Jean-François Sivadier

Sivadier Jean-François
Image du spectacle

Tout est calme dans les hauteurs

Thomas Bernhard, Jean-François Sivadier

Moritz Meister, un écrivain admiré, vit avec son épouse dans une superbe villa des Préalpes bavaroises.
Le couple reçoit une jeune candidate au doctorat, un journaliste et l’éditeur de l’œuvre. Monsieur et madame Meister avancent leurs opinions, dans un brassage de citations, d’aphorismes et d’assertions.
Le dramaturge autrichien Thomas Bernhard dénonce, implacablement, la rhétorique et le masque des idéologies réactionnaires. Norah Krief, Nicolas Bouchaud, Frédéric Noaille et Juliette Bialek forment ce quatuor de clowns tragiques, portant l’ironie de Thomas Bernhard à ses sommets. Jean-François Sivadier peint avec acuité ce portrait de mystificateurs aussi effrayants que ridicules.

Le monstre et son clown

Par Jean-François Sivadier


Dans les hauteurs tout est calme. Au-dessus de tout, dans les Préalpes bavaroises, rien ne vient perturber le petit paradis de silence et de tranquillité où vivent Anne et Moritz Meister. Une somptueuse villa où Monsieur lit Goethe, prend des notes, mange et s'occupe de ses ruches, où Madame pense des heures en silence, joue du piano et prépare à manger pour son mari.
Moritz Meister, génie auto-proclamé, admiré de tous, mais surtout de lui-même et de son épouse, aurait pu être scientifique, philosophe, ou chanteur d'opéra, il s'est contenté d'être « le plus grand romancier de la deuxième moitié du siècle ». Ces jours-ci, le couple reçoit une jeune candidate au doctorat, qui prépare une thèse sur le travail du maître et particulièrement sur sa dernière œuvre, une Tétralogie qui prétend, en toute simplicité, rivaliser avec les plus grands chefs-d’œuvre de la littérature mondiale.
De là où ils sont, en sécurité dans leur « forteresse » (« l'ancienne propriété d'un négociant juif émigré aux États-Unis chassé par les nazis »), Madame Meister et son mari, le regard porté sur les cimes, n'entendent et ne voient que ce qui peut les conforter dans l'idée qu'ils sont au sommet du monde et au centre de l'histoire des arts. Et avant tout, ils parlent. Ils mangent et ils parlent. Énormément. Anne et Moritz ont un avis sur tout, assènent leurs opinions, passant volontiers du coq à l'âne, dans un grand brassage d'air, un catalogue de contre-vérités, de citations, d'aphorismes et d'assertions délirantes, qui investit l'espace, le saoule et l'épuise jusqu'à l'asphyxie.
Conviés dans le décor à partager la scène, leurs partenaires endossent, bon gré mal gré, les rôles de récepteurs d'un torrent verbal qui s'auto-régénère et qui semble inviter constamment au dialogue, tout en étouffant toute possibilité de véritable échange. L'étudiante Mademoiselle Werdenfels, le journaliste Von Wegener, la bonne Herta ou le facteur Smirnoff, sont assignés à écouter et à nourrir, de leurs rares interventions, l'égo surdimensionné du couple.
Dissimulé, tant bien que mal, sous le vernis d'un auto-portrait immaculé, le naturel du couple revient au galop dans les relents de sa xénophobie et d'un anti-sémitisme totalement décomplexé. Le masque se fissure et le rire vire à l'effroi.
Thomas Bernhard, expert en l'art de conjuguer l'angoisse et le plaisir, trouble sa comédie par la terreur que nous inspire ces tyrans domestiques, ivres de leur propre image, qui encensent les grands poètes et prennent leur petit déjeuner, en marchant (in)consciemment sur des cadavres.
Anne et Moritz, engagés dans leurs monologues comme le couple Macbeth dans le crime, sont condamnés, pour ne pas disparaître, à parler encore et toujours plus, donnant au spectateur l'impression d'être assujetti à la puissance manipulatrice d'un langage sans véritable objet, qui hypnotise son auditoire pour mieux le soumettre.
Bernhard le provocateur, dans ce portrait risible d'un duo de mystificateurs abjects, mesquins et réactionnaires, dénonce avec l'ironie qui le caractérise, la rhétorique et le masque des idéologies nauséabondes, qui catégorisent les peuples et les individus et draguent les figures du pouvoir, tout en méprisant ceux qui le subissent.
Tout est calme pour ceux qui, retranchés dans les hauteurs et derrière leur illusion d'être les maîtres, aveugles et sourds à la marche du monde, jouissent d'un costume et d'une moralité sans tâche, en rêvant d'un monde pur, d'une nation disciplinée, vertueuse et sécurisée. Tout cela que nous fait entendre, dans une partition épuisante et jubilatoire, la petite musique pernicieuse jouée par Anne et Moritz, une ébullition à feu doux, sourde et sulfureuse, où bruissent les gargouillements du « ventre encore fécond d'où a surgi la bête immonde ».

Critiques

  • Le Parisien
    par Rédaction

    Une pièce aigüe, entre drame et comédie

    Un quatuor de clowns tragiques, portant l’ironie de Thomas Bernhard à ses sommets. Jean-François Sivadier peint avec acuité ce portrait de mystificateurs aussi effrayants que ridicules.

  • Sceneweb
    par Nadja Pobel

    Sivadier, Bernhard, Bouchaud et l’épatante comédie des horreurs

    Enjoués, jubilatoires, les personnages de Tout est calme dans les hauteurs sont aussi d’abominables racistes protégés par leur statut d’artistes bourgeois.

Calendrier des représentations

Maison de la Culture d'Amiens | Amiens

mar.07avr. 2026
mer.08avr. 2026

Théâtre du Rond-Point | Paris Réserver

jeu.18juin 2026
ven.19juin 2026
sam.20juin 2026
mar.23juin 2026
mer.24juin 2026
jeu.25juin 2026
ven.26juin 2026
sam.27juin 2026
mar.30juin 2026
mer.01juil. 2026
jeu.02juil. 2026
ven.03juil. 2026
sam.04juil. 2026

Château Rouge | Annemasse

jeu.24sept. 2026
ven.25sept. 2026

La Comédie de Béthune | Béthune

mar.06oct. 2026
mer.07oct. 2026
jeu.08oct. 2026

TAP – Théâtre Auditorium de Poitiers | Poitiers

mer.14oct. 2026
jeu.15oct. 2026

Théâtre National Populaire (TNP) | Villeurbanne

jeu.04févr. 2027
ven.05févr. 2027
sam.06févr. 2027
dim.07févr. 2027
mar.09févr. 2027
mer.10févr. 2027
jeu.11févr. 2027
ven.12févr. 2027
sam.13févr. 2027
  • Théâtre National de Nice | Nice
    14 oct. > 17 oct. 2025
  • Bonlieu Scène nationale | Annecy
    23 sept. > 26 sept. 2025