Le Tremblement magnifique

Le Tremblement magnifique

Extrait de la postface

Par Carolina Bianchi

Via crucis

J’ai déjà essayé de regarder de très près le visage d’une personne – un guichet dans un cinéma. Pour connaître le secret de sa vie. Inutile. L’autre personne est une énigme. Et ses yeux sont des yeux de statue : aveugles.  (Clarice Lispector)

Je veux parler de déchets, et de la tâche d’écrire.

Mais, avant cela, je dois parler de ce que fut ma condition.
Je ne suis pas spécialiste de littérature, je n’ai pas fréquenté une faculté de lettres. Mon point de vue est celui de quelqu’un qui avance peu à peu dans la direction du soleil sombre de l’angoisse, en écrivant.
Je ne peux écrire que sous l’influence de l’accumulation, alors je commencerai avec quelques citations. Citare en latin : « mettre en mouvement ».
Faire venir quelque chose qui était endormi, réveiller, se mouvoir.

« Écrire, c’est toujours se juger soi-même », disait Ibsen, c’est « une œuvre de démolition ».

« Écrire peut signifier essayer de ne pas mourir », disait Marguerite Duras. Ou peut-être faut-il accepter d’être mort pour écrire ?

Clarice Lispector a écrit : 

« Une personne a lu mes contes et a dit que ce n’était pas de la littérature. Que c’étaient des déchets. Je suis d’accord. Mais il y a un temps pour tout. Il y a aussi le temps des déchets. »

Parmi les nombreuses pages de Clarice Lispector, ce petit paragraphe retient toujours mon attention.

La citation apparaît dans l’introduction de l’un de ses recueils de contes, A Via Crucis do Corpo [Le Chemin de croix du corps] qui a curieusement reçu de très dures critiques à sa sortie et qui occupe encore aujourd’hui une place moins importante dans l’œuvre de l’autrice. Il est intéressant d’observer que ce même livre est celui où Clarice a réussi à traiter de manière plus explicite les problèmes du sexe. À travers des textes qui vont de l’angoisse sexuelle au vide sexuel, de la libido paradoxale à la violence sexuelle, comme dans le conte A língua do P [La langue du P], cet ouvrage est une sorte de condensé de ce qui, me semble-t-il, est le cœur même de l’œuvre de Clarice et qui s’est métamorphosé à un point si extrême dans sa littérature qu’il a créé une sorte de secret autour de l’autrice – le corps.

Le corps agit dans son écriture comme une espèce de catalyseur de transformations constantes, profondes, mystérieuses. Sa présence massive dans l’œuvre de Clarice constitue un immense point d’interrogation pour tous les spécialistes qui aiment confondre l’œuvre et l’autrice et qui utilisent certains aspects de sa vie personnelle pour construire une énorme zone d’ombre autour de son travail, sous prétexte de le rendre apparemment plus simple et susceptible d’être « compris » ou « déchiffré ». À toutes les périodes de sa vie, un mystère autour de son écriture et de sa personnalité s’est consolidé. Cela a protégé Clarice de ceux qui, en analysant ses textes, tentaient de réduire son œuvre à la catégorie d’« écriture féminine, qui n’intéressait que les femmes, traitant de la vie domestique et de questions émotionnelles ». Clarice déclarait : « Mon écriture est personnelle, pas autobiographique. » Mais, comme le dit déjà le titre de l’un de ses livres, « le cœur est sauvage » dans l’œuvre de Clarice ; par conséquent, ce corps – l’œuvre – est impossible à saisir. L’identification profonde que j’expérimente souvent en lisant les livres de Clarice n’apparaît pas avec netteté, elle ne vient pas d’un effet de miroir, elle vient de l’erreur, du chaos des sentiments, comme si je lisais plusieurs Clarice, comme si Clarice avait pour moi plus d’hétéronymes que Fernando Pessoa.(...)

Juin 2026. Traduction Alexandra Moreira da Silva