Le Ciel de Nantes

Le Ciel de Nantes
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Le Ciel de Nantes

Christophe Honoré

Après avoir présenté sa “famille artistique” dans Les Idoles (Odéon, 2019), Christophe Honoré fait appel à sa propre famille avec Le Ciel de Nantes. Depuis longtemps, l’auteur, metteur en scène et réalisateur porte ce projet en lui comme “un film imaginaire”. Mais c’est finalement sur un plateau de théâtre aux allures de cinéma désaffecté qu’il le met en jeu. La famille, ressuscitée à l’appel de Christophe, vient pour assister à son film, qui aurait témoigné d’eux tous. Trois générations sont là. Odette, dite Mémé Kiki, veuve de guerre, a eu dix enfants, dont huit avec le père Puig. Parmi eux, Jacques, Claudie, Marie-Do. Sur fond d’histoire sociale, de luttes ouvrières, d’immigration, de guerre d’Algérie, de montée de l’extrême droite, l’intrigue entrelace six destins sur trois générations. Cinquante ans de non-dits et de comptes à régler. Beaucoup de souvenirs aussi, qu’on s’offre comme des cadeaux : matchs des “Canaris” à la télévision, mélodies de Sheila et Joe Dassin… Un portrait de famille où, le temps d’un spectacle, le besoin de parler aux êtres aimés s’exprime avec une tendresse déchirante.

Présentation par Éric Vautrin

Ce temps partagé par les présents et les absents

Une famille qui se délite peu à peu, où les liens ne s’accordent plus avec les destinées de chacun. Sans doute ces récits témoignent-ils de vies qui, comme toutes les vies, traversent et font résonner l’histoire sociale et politique – dans ce cas, de la France et de l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Elles reflètent l’évolution des mœurs ou de la place des femmes au sein des familles et dans la société, la bascule de la classe ouvrière d’un extrême à l’autre de l’échiquier politique en moins de trente ans ou le passage de l’immigration ouvrière des années 50 à la banalisation du racisme des années 80. […]


Mais Christophe Honoré en retient davantage la dimension romanesque, qui porte au-delà de chacun des protagonistes, de sa condition et de son contexte historique. Il ne s’agit pas de se faire le héraut d’une classe ouvrière à laquelle il n’appartient plus, mais davantage de sonder les liens, complexes et multiples, qui subsistent entre ces histoires, cette époque et notre présent. Distancier toute critique sociale fait ressortir la question de l’héritage, de la transmission, de la manière dont chaque génération prend en charge – comme responsabilité, comme poids, parfois comme absence – la génération d’avant elle. Ce qui hante le présent et ce sur quoi il se fabrique, ce qui nous lie à nos parents, à notre famille et à l’histoire sociale récente vue du point de vue des personnes, des corps et des récits transmis. Le cinéma art de la trace et le théâtre art des spectres vivants s’allient pour sonder le passé et réparer les liens brisés par le temps, la pression sociale ou les rancœurs accumulées. Lorsqu’on a quitté le milieu d’où l’on vient, lorsqu’il n’y a plus rien de commun entre notre vie et celles de nos proches, peut-on reconnaître le lien qui nous unit ? Peut-on seulement le nommer ? Lorsque le monde a changé, la société a été bouleversée, lorsqu’une page se tourne avec la disparition des aïeux, peut-on encore revenir sur le passé, réparer ses brèches et lui reconnaître sa place, fut-elle incertaine, fluide ou indécise, dans notre présent ? De ce point de vue, les récits de cette famille sont remarquables par la dissolution apparente d’héritage au sens courant de capital (financier, culturel) et les liens malmenés entre parents et enfants et entre frères et sœurs, par la fuite, l’incapacité ou la mort précoce : peu d’aide, peu de modèles, peu de valeurs sont transmis. La société change et le contexte social comme les tragédies familiales défont l’entraide intergénérationnelle.

Le Ciel de Nantes ne raconte pas l’histoire récente de la France ou de la classe ouvrière, qui résonne comme en arrière-fond (à l’instar du sida et de la France des années 80 dans Les Idoles – le sujet est ailleurs). Le spectacle s’attache davantage à décrire l’intrication des liens – familiaux, affectifs, sociaux, politiques – entre un groupe de femmes et d’hommes pour réfléchir à ce qui reste aujourd’hui de ce passé récent et composite ou composé dans lequel se tressent ensemble le personnel et le collectif, l’affectif et le socio-historique. Il ouvre grand la question : que veut dire hériter quand il n’y a ni argent, ni patrimoine, ni belles histoires mais que la défaite d’une famille empoisonnée par la détresse ? […]


Cette question familiale en recouvre une autre : que devient un passé dont nous avons été séparés, pour toutes les raisons ? Une violence, une guerre, un trauma ou un amour, un désir, lorsque leurs témoins qui nous sont proches s’éloignent ? De quelle substance est faite le passé lorsqu’il devient ces étranges fictions auxquelles nous nous sentions liés, ce récit auquel nous accordons un trop intangible supplément d’âme ? Le passé, et non l’histoire, est parfois présent à l’évidence quelque part dans nos gestes, nos pensées, nos choix, sans que son action soit pourtant évidente. Il ne nous détermine pas tout à fait, mais il n’est pas non plus absent. Christophe Honoré explore depuis plusieurs spectacles cette zone grise qui n’est ni le déterminisme, ni la conscience historique, ni l’hommage, ni la réparation. Il semble dire qu’il faut accepter ces fictions qui nous lient, nous centrent, nous hantent. Il semble montrer qu’elles ne sont ni vérité ni mensonge, ni fait ni artifice, et qu’il faut accepter d’être pris et dépris par elles, continuellement. Il invite à penser, semble-t-il, que nous n’y trouverons ni origine ni explication, mais un accès à l’épaisseur des temps et des espaces, à des forces apaisées pour poursuivre nos chemins et finalement à un temps humain, ce temps partagé par les présents et les absents, ce temps qui, loin de nous épuiser ou de nous détruire, nous relie.

Podcasts

  • France culture
    par La Grande Table critique

    Au théâtre : "Le Ciel de Nantes" de Christophe Honoré et "La Tendresse" de Julie Bérès

    Nos critiques ont vu "Le Ciel de Nantes" de Chistophe Honoré et "La Tendresse" de Julie Bérès. Découvrez leurs avis…

Critiques

  • La revue du spectacle
    par Safidin Alouache

    Plongée familiale dans une dramaturgie brillante et puissante !

    Dans une superbe création, l'écrivain, scénariste, réalisateur et dramaturge, Christophe Honoré nous plonge dans le creuset névrotique des conflits de sa propre famille.

  • Un fauteuil pour l'orchestre
    par Denis Sanglard

    Histoire d’une famille déchirée

    Ce qui se passe là, sur ce plateau, une salle de cinéma de quartier, est tout simplement du grand art.

    Recommandation :
    fff
  • Sceneweb
    par Vincent Bouquet

    Le Ciel de Nantes : Christophe Honoré aux frontières de l’intime

    Créé en novembre 2021 au Au Théâtre des Célestins, le metteur en scène et réalisateur offre une émouvante plongée dans sa tumultueuse histoire familiale, avec, toujours, cette grâce scénique qui fait sa marque de fabrique. 

  • Télérama
    par Emmanuelle Bouchez

    Une fiction théâtrale peuplée de fantômes sublimes et fracassés

    Le cinéaste voulait d’abord faire un film. Il a finalement opté pour une pièce de théâtre. Un retour aux origines où il met sa famille en scène dans une saga troublante, servi par une distribution impeccable.

    Recommandation :
    TTT
  • La Terrasse
    par Manuel Piolat Soleymat

    Un film impossible, un spectacle vibrant

    Comme dans Le Côté de Guermantes, créé en 2020 à la Comédie-Française, c’est vers un temps perdu que se tourne ici le metteur en scène.

  • Radio Télévision Suisse [RTS]
    par Sébastien Blanc / Pierre Philippe Cadert

    Pour "Le Ciel de Nantes", Christophe Honoré passe de l'improvisation à la tragédie

    Dans son nouveau spectacle "Le Ciel de Nantes", en ce moment à l'Opéra de Lausanne, Christophe Honoré raconte le destin de sa famille sur trois générations. Un spectacle écrit sur la base d'improvisations des comédiennes et comédiens sur le plateau.

  • Diacritik
    par Delphine Urban

    La belle fabrique des fantômes

    Les morts sont bavards, ils parlent de la mort, avec emportement et désinvolture. Leur mort est un élément du récit familial, qu’on peut dater et commenter.

  • Les Inrocks
    par Patrick Sourd

    “Le Ciel de Nantes” de Christophe Honoré est une ode réjouissante à sa famille dysfonctionnelle

    Ode aux membres de sa famille, le dernier spectacle de Christophe Honoré, créé à Lyon au Théâtre des Célestins, prend la route pour une tournée qui s’annonce triomphale.

    (abonnés)
  • Le Monde
    par Fabienne Darge

    Christophe Honoré tire et entrecroise les fils de son passé

    Avec sa nouvelle pièce intitulée « Le Ciel de Nantes », servie par de merveilleux acteurs, l’auteur et metteur en scène part à la recherche de son temps perdu.

  • La Villette | Paris
    05 avr. > 07 avr. 2024
  • Anthéa - Antipolis | Antibes
    27 mars > 28 mars 2024
  • La Comédie de Clermont-Ferrand | Clermont-Ferrand
    19 mars > 21 mars 2024
  • TNB | Rennes
    14 févr. > 23 févr. 2024
  • Théâtre Vidy-Lausanne | Lausanne
    31 janv. > 08 févr. 2024