Sœurs

(Marina & Audrey)
Sœurs
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Sœurs

Pascal Rambert, Philippe Baronnet

Marina va bientôt prendre la parole en public. Elle se prépare à donner une conférence humanitaire sur l’accueil des migrants, quand sa sœur Audrey débarque comme une bombe, valise à la main, pour demander des comptes. Les deux jeunes femmes semblent fragiles, tendues, à fleur de peau. Petit à petit, on comprend entre les lignes que leur mère vient de mourir après une longue maladie, et la première a apparemment oublié de prévenir la seconde…

Ces deux-là ne se sont pas vues depuis des années, la confrontation est inévitable. Dès les premières répliques, ça s’engueule ferme. Marina demande à sa cadette de partir mais Audrey a refait surface pour en découdre et rien ne pourra arrêter le règlement de comptes. Les amertumes étant restées intactes, tout y passe : les traumatismes et souvenirs d’enfance, les parents, les choix amoureux, les trajectoires professionnelles. Au caractère volcanique d’Audrey répond l’arrogance et l’ironie glaçante de Marina.

Dans cet échange verbal d’une violence presqu’ininterrompue, tous les coups sont permis. Un déversement de paroles et de rage s’abat sur l’une puis sur l’autre, personne n’est épargné. Les deux sœurs ne se soumettent qu’à une autorité : celle de la langue, arme qui libère enfin, avec un plaisir non dissimulé, des années de souffrance et de frustration.

Intrigue / Notes d'intention par Philippe Baronnet

Avec Sœurs, je souhaite prolonger notre travail sur une écriture dramatique de l’intime qui explore le drame familial et donne la part belle aux acteurs et aux situations de jeu complexes, dans la lignée de mes précédentes mises en scène, comme Bobby Fischer vit à Pasadena de Norén ou La Musica deuxième de Duras. En choisissant cette pièce de Pascal Rambert, je poursuis aussi ma recherche d’un théâtre pouvant se jouer dans tous types d’espaces, dans les salles de spectacle mais aussi hors les murs, partant à la rencontre de la jeunesse et s’invitant « sur le terrain », là où a priori le théâtre ne se fait pas. Parce que ce texte parle à chacun de nous et nous renvoie à nos blessures adolescentes, tout en portant le langage à un haut degré d’incandescence, cette pièce me paraît une matière idéale à proposer aux lycéens.
Marina va bientôt prendre la parole en public. Elle se prépare à donner une conférence humanitaire sur l'accueil des migrants, quand sa sœur Audrey débarque comme une bombe, valise à la main, pour demander des comptes. Les deux jeunes femmes semblent fragiles, tendues, à fleur de peau. Petite à petit, on comprend entre les lignes que leur mère vient de mourir après une longue maladie, et la première a apparemment oublié de prévenir la seconde...
Ces deux-là ne se sont pas vues depuis des années, la confrontation est inévitable. Dès les premières répliques, ça s'engueule ferme. Marina demande à sa cadette de partir mais Audrey a refait surface pour en découdre et rien ne pourra arrêter le règlement de comptes. Les amertumes étant restées intactes, tout y passe : les traumatismes et souvenirs d’enfance, les parents, les choix amoureux, les trajectoires professionnelles. Au caractère volcanique d'Audrey répond l'arrogance et l'ironie glaçante de Marina.
Dans cet échange verbal d’une violence presqu’ininterrompue, tous les coups sont permis. Un déversement de paroles et de rage s’abat sur l’une puis sur l’autre, personne n’est épargné. Les deux sœurs ne se soumettent qu’à une autorité : celle de la langue, arme qui libère enfin, avec un plaisir non dissimulé, des années de souffrance et de frustration.

Un huis clos familial : violence et catharsis

Sœurs s’impose au lecteur comme une joute verbale cruelle et impitoyable. Amour et haine, rivalité et mépris, jalousie et frustration sont les ingrédients corrosifs de ce huis clos intimiste. Marina annonce la couleur dès le début : « Tu ne viens pas sur mon lieu de travail. » La violence du drame apparaît d’abord dans cette interrogation aussi absurde que douloureuse : pourquoi, malgré leur lien familial, ces deux sœurs ne parviennent pas à s’aimer ? Pourquoi se haïssent-elles alors que tout – leur sang et la société – leur intime de s’aimer ? Ou de la même façon, pourquoi ces deux femmes « nées du même vagin » devraient-elles s’entendre malgré tout ? Elles sont sœurs, leur amour ne devrait pas se négocier... Il me semble intéressant de questionner la non évidence, a priori indicible, de ce lien, et de révéler sa part irréductible de violence.
Dans la pièce, cette haine partagée depuis plus de trente ans se nourrit d’une rivalité entre les deux sœurs : la cadette a vécu des années durant dans l'ombre de l’aînée, l'enfant prodige de la famille. Puis l’éducation d'un père qui les a mises en concurrence dès leur prime enfance les a incitées à devenir les meilleures dans un sport où il n’y a qu’un gagnant : la natation sportive. Il y aura dès lors celle qui a réussi à devenir une nageuse de haut niveau, Marina, et celle qui s’est acharnée à l'imiter, Audrey – le père humiliera toujours la moins bonne... Mais ce n’est pas le bourreau que la cadette désignera comme l’ennemi, mais sa sœur. Audrey ne parviendra jamais à oublier les brimades de Marina, et nombre de ses choix seront influencés par elle : elle se mariera à un nageur, tentera de se surpasser, de battre sa sœur. Et pour se démarquer d’une autre manière, elle fera de longues études dans l’espoir d’épater ce père autoritaire et exigeant.
A travers la haine familiale, Sœurs dresse le constat d’une incommunicabilité inhérente à l’être humain et nous parle aussi de la violence de la société et de celle qui gît en chacun de nous. Le texte livre ainsi plusieurs symptômes pointant la folie d’un « système » qui marche à l’envers, d’un monde en proie à la perte du sens généralisée : les conférences laborieuses de Marina pour récolter des fonds, le cynisme de la presse représentée par Audrey, le personnage de la mère abandonnée à sa démence dans une institution sordide, etc. 

Pour autant, cette violence au cœur de la pièce n’étouffe pas l’ambiguïté irréductible du lien qui unit Audrey et Marina : avec elles, nous traversons des émotions contradictoires et explorons une psychologie complexe – la seule qui m’intéresse en tant que metteur en scène. Comme dans Maladie de la jeunesse de Bruckner, le huis clos apparaît ici comme le cadre révélateur de nos frustrations et de nos névroses, où se montre à vif la vérité des êtres. En véritable maître de psychologie, Pascal Rambert fait du dialogue intime entre ces deux sœurs le lieu d’une cure, d’une résolution possible : une fois exprimée, la haine peut-elle conduire au pardon ? Dans Clôture de l’amour déjà, les protagonistes déballaient tout pour faire place nette, se libérer, se connaître et continuer à vivre. À travers le duel de ces deux héroïnes blessées, on finit par comprendre l'amour empêché qu'elles ont l'une pour l'autre et la souffrance que l'occasion de ce deuil a enfin permis de partager.
Au final, aussi éprouvant qu’il soit, ce face à face se révèle cathartique, notamment grâce à la finesse et l'humour du dialogue que je souhaite mettre en avant. Si la pièce peut nous faire rire, pleurer ou encore provoquer le malaise, elle doit aussi réussir à transformer une banale dispute de famille en appel universel à l’amour et à la compréhension.


Si je détruis ta langue, je te détruis toi.


Un théâtre de la parole

Avec sa succession de répliques longues, son absence de ponctuation et sa sophistication rhétorique, le dialogue dans Sœurs requiert le déploiement d’une énergie presque dévorante. Proche de la poésie tout en étant incarnée ou de la transe tout en étant concrète, la prose de Rambert est un défi pour les acteurs. De ce point de vue, en montant cette pièce, je poursuis un travail engagé lors de ma dernière mise en scène, Quai ouest. Ici comme avec la langue brillante de Koltès, il s’agit de défendre un théâtre où la parole a un impact physique, où elle engage athlétiquement les acteurs, faisant de la scène l’espace d’un combat semblable à un ring.
Notons qu’entre les deux héroïnes de la pièce, il est beaucoup question de la langue, héritage de leurs parents, pour qui celle-ci revêtait une importance capitale. D’ailleurs Audrey écrit, elle est journaliste et critique d'art. Elle est l'intellectuelle, celle qui depuis l’enfance se défend par l’intelligence et maîtrise les mots en faisant usage offensif du langage. Tandis que l’aînée, championne de natation, était admirée et copiée, Audrey s’est démarquée en grandissant, en faisant des études brillantes. Dans les méandres du langage, on sent le poids de la démence de la mère qui pèse sur les deux sœurs. Chacune culpabilisera l’autre et chacune à sa manière sera porteuse de cette folie du langage.
Au-delà du drame familial qui se joue, la langue constitue le véritable objet de la pièce. Une langue démesurée, excessive, faite pour être soumise à l’épreuve de l’oralité et du jeu de l’acteur. Dans ce théâtre du langage, et encore une fois comme chez Koltès, la parole est question de vie ou de mort.
Inextinguible, portée à son degré d’intensité maximale, elle consume celui qui la profère, en même temps qu’elle le libère. Chacune des sœurs doit parler car crier sa rancœur, c’est s’élever contre l’injustice de l’autre, c’est défendre sa subjectivité.

 

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