Ajax

Variation à partir de Sophocle
Ajax
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Ajax

Jean-Pierre Siméon, Christian Schiaretti

Ajax est donc la quatrième étape de notre traversée du répertoire tragique grec sur le principe de la variation poétique à partir de Sophocle. Pour les spectateurs qui auraient vu les précédentes ou du moins telle ou telle d’entre elles, les constantes apparaîtront clairement : affrontements implacables sur fond de loi divine offensée, de lois publiques contestées et de loi humaine contrariée, insoluble controverse entre le droit et la justice, destinées douloureuses d’hommes et de femmes en révolte contre le pouvoir, le destin, contre eux-mêmes et contre tous parfois aussi bien…

Ajax, comme Philoctète, Électre ou Antigone, est bien en effet un être révolté et comme pour les autres sa révolte peut bien se justifier de la trahison des siens, de l’injustice qui lui est faite, d’un besoin de vengeance qui est la nécessaire réponse à l’humiliation. Cependant, si dans toutes les pièces l’excès et la démesure des sentiments humains sont le ressort du tragique, Ajax présente une originalité qui lui confère une dimension neuve et troublante : le fait majeur y est la folie, la vraie folie délirante, l’effroi qu’elle inspire et le suicide qu’elle provoque. Début d’une longue tradition théâtrale qui illustre l’inquiétante évidence ainsi formulée ici par Ulysse : Qu’est-ce donc qu’un homme ? / fantôme sans substance / apparence sans prise. 

Jean-Pierre Siméon

Pourquoi une poésie de théâtre ?

Il se trouve que dans le théâtre que pratique et illustre Christian Schiaretti, on a toujours besoin d’un poète. C’est signifier, au-delà évidemment de ma propre personne, qu’au sein du collectif théâtral permanent, au côté des artistes du plateau, on ne peut faire sans l’apport de l’artisan du poème, cette « forge subtile » de la langue dont parlait notre ami Pierre Lartigue. Cet apport, et il faut l’entendre dans l’économie du théâtre public qui seul sans doute peut se permettre ce luxe, n’est pas subordonné à une exigence de production, pas lié à la commande, à une rentabilité immédiate, il est d’abord dans la maison du théâtre, une présence qui agit comme un discret et constant manifeste, un rappel de ce qui est l’origine du geste théâtral, le poème, et sa justification, l’exercice et le partage du poème.
Oh, certes, le mot « poème » vient souvent à la bouche des protagonistes contemporains du théâtre mais c’est le plus souvent sans aller aux conséquences du choix prétendu, façon commode et au vrai désinvolte de s’arroger le prestige et la radicalité de la poésie sans pour autant s’affronter à la difficulté et à la complexité irréductible de la langue qu’elle institue. C’est que le poème vraiment poème, qui ne renonce pas, pour passer la rampe, à l’opacité et la densité par exemple qui lui sont inhérentes, fait violence au théâtre. Il fait violence au comédien qui n’en a le plus souvent ni la science ni la pratique, il fait violence à sa bouche et à son poumon (il y faut donc une école, et ce ne sont pas, hélas, les conservatoires…). Il fait violence à la scène car il lui faut de l’espace pour se déployer, un vide et un silence qui contredisent les moyens accoutumés du théâtre.
Il fait violence au spectateur car celui-ci n’a de satisfaction qu’au prix d’une écoute hypertendue, d’une attention à la nuance dont il n’a plus généralement l’usage ; le poème, disait Aragon, « exige la révolte de l’oreille ». Bien sûr, même si la tradition du théâtre d’art « à la française » dans laquelle nous nous inscrivons au TNP doit à un poète, Paul Fort, son nom et son acte fondateur — qui fut en 1895 la déclamation par un comédien sur un plateau nu du Bateau ivre de Rimbaud —, il ne s’agit pas de réduire le théâtre à cet archétype. Mais il ne fait pas de doute à mes yeux que lorsqu’une aventure théâtrale ne porte pas la mémoire du poème, cet arrière-pays, elle tend inévitablement à fatiguer son énergie dans des effets de surface.

Jean-Pierre Siméon, Cahier du TNP n°9 autour de Philoctète, 2009, (extrait)

Qu'est-ce qu'une variation ?

Électre et Antigone écrits, comme Philoctète*, sur la suggestion de Christian Schiaretti, obéissent aux mêmes principes d’écriture et de composition.
Il s’agit donc de ce que j’ai appelé une variation qui, si elle suit le fil de l’intrigue proposée par les pièces de Sophocle, autorise condensations, expansions, retraits et ajouts et revendique sa propre invention prosodique, rythmique, métaphorique.
Cela ne désigne donc pas le passage d’une langue dans une autre, ce qu’est l’ordinaire traduction, mais le passage, d’une autre conséquence, d’une poétique dans une autre. Libre appropriation donc qui n’ignore pas sa dette mais manifeste le sens constant de toute création littéraire : elle ne peut être qu’un palimpseste.
J’écris ainsi sur Sophocle, simultanément effacé et présent.

Jean-Pierre Siméon, mars 2015

* Spectacle créé par Christian Schiaretti en 2009, avec Laurent Terzieff dans le rôle-titre.

Mais qui a tué Ajax ?

Ajax, guerrier le plus valeureux après Achille, affirme avec orgueil que ses exploits ne doivent rien aux dieux et que leur protection lui est inutile. Athéna s’offense d’une telle arrogance et se venge. Alors que chacun s’attend à ce qu’Ajax hérite des armes d’Achille après sa mort, elle fait en sorte qu’elles reviennent à Ulysse. Déshonoré, Ajax enrage et décide de tuer les chefs de l’armée grecque, qu’il pense responsables de cette trahison. Mais Athéna le détourne à nouveau de son action. Elle provoque en lui une hallucination qui le conduit à égorger des bêtes à la place de ses ennemis. Ayant repris ses esprit et réalisé ce qu’il a fait, Ajax se consume dans la honte et souhaite se donner la mort.

Qui défie les dieux en subit les conséquences. La logique du sacré semble suivre son cours. Mais si tel était le cas, le tragique nous saisirait-il aussi violemment ? Comme l’affirme George Steiner, la particularité du sentiment tragique ne vient pas des fins meurtrières ou malheureuses, mais de l’impossibilité de rendre raison du destin.

« La tragédie nous répète que le domaine de la raison, de l’ordre et de la justice est terriblement limité, et que nul progrès de notre science ou de nos moyens techniques ne l’élargira. En dehors de l’homme et en lui, il y a l’autre, l’autre monde. Appelez-le comme vous voudrez : un dieu caché ou méchant, la destinée aveugle, les sollicitations de l’enfer, la fureur bestiale de notre sang – il nous guette à la croisée des chemins. Il se moque de nous et nous détruit. En certains cas, il nous mène après la destruction à quelque repos incompréhensible. »
La figure énigmatique de l’autre est très présente dans la pièce de Sophocle. Elle déstabilise la raison, la justice, le libre arbitre, en introduisant une dimension insaisissable. C’est d’abord l’autre de l’aliénation ou de la folie, pareille à celle qui s’empare d’Ajax durant sa nuit meurtrière. La justice, aussi, est mise à mal. Ajax semble touché par un sort qu’il ne mérite pas. Lui, le rempart des Grecs, qui a servi son peuple avec bravoure et permis tant de victoires, le voilà humilié et décidé à mourir.
Mais comment comprendre sa disparition alors qu’Athéna elle-même finit par lui pardonner ? Le destin échappe ici à notre explication : pourquoi la déesse, d’habitude si puissante pour accomplir ce qu’elle veut, fait-elle dépendre la survie d’Ajax de la course d’un messager ? Si même la volonté des dieux est réinvestie par la contingence, quel pouvoir reste-t-il aux hommes et à la fragilité de leurs désirs ? Certes, Ajax semble faire le choix de mourir. Il organise méticuleusement son suicide, plante l’épée en terre et se jette volontairement sur elle.
Mais quelle manière étonnante de quitter la vie ! Et quel destin mystérieux pour cette épée ! L’arme est un cadeau d’Hector, l’ennemi juré d’Ajax, offert à l’issue d’un combat souhaité par Athéna. Cadeau étrange lorsqu’on sait l’importance des armes pour l’identité des héros : pourquoi Ajax, l’homme au bouclier, s’encombre-t-il d’une arme qui porte la marque absolue de l’autre dont parlait George Steiner ? Peu avant de se jeter sur elle, il nomme
cette épée « le sacrificateur », comme s’il avait toujours su qu’elle lui donnerait un jour la mort. Le suicide devient un sacrifice, souhaité et accompli par un autre. Mais un autre intérieur cette fois-ci : attirance pour la mort, goût de la mise en danger ? Ajax n’a-t-il pas toujours joué avec les limites de la vie en défiant la puissance des dieux ? Sophocle trace le chemin d’un désir qui nous anime mais nous pousse aussi vers un destin dont notre volonté n’est pas maître.
Ajax voulut être auteur de sa vie. Peut-être le fut-il,  mais sans le savoir.
 

Guillaume Carron (programme du TNP, Villeurbanne)

  • Théâtre National Populaire (TNP) | Villeurbanne
    23 avr. > 05 mai 2018