
Le Pays lointain
Pour la première fois, Mathieu Bertholet s’aventure dans les méandres de la langue de Lagarce pour aller faire sonner les corps, additionner les figures et dessiner un monument à la mort d’un jeune homme, à la mémoire d’un jeune auteur.
Louis retourne dans ce pays lointain pour aller annoncer à sa famille sa mort prochaine. Dire une dernière fois au revoir, essayer. Expliquer, excuser une trop longue absence et finir par ne rien dire, tout en parlant beaucoup. Il ne revient pas seul, son ami de longue date et toute la bande des morts qui ont longé sa vie ont fait le voyage avec lui. Amants, rencontres avortées, espérées ou regrettées éclairent tous un dernier retour sur soi, vers soi, pour être, peut-être, prêt à partir quand l’instant sera venu.
Dans ce pays lointain, on croit lire entre les lignes quelque chose de l’auteur Jean-Luc Lagarce, mort peu de temps après avoir écrit cette dernière pièce. Ce voyage, c’est peut-être le sien, celui de Louis, de tous les Louis qui ont quitté une petite ville loin de tout. C’est l’écho de toutes les voix qui ont fait une vie, où s’expriment les vivants comme les morts, les remords comme les regrets.
Entretien avec Mathieu Bertholet
De Jean-Luc Lagarce, le grand public connaît surtout Juste la fin du monde, peut-être en raison du film de Xavier Dolan, qui raconte presque la même histoire que Le Pays lointain. Pourquoi as-tu choisi cette pièce-ci ?
Parce que c’est la dernière. Parce qu’elle semble contenir, résumer, dire et montrer tous les apprentissages de Lagarce, tant dans le style que dans les affaires de la vie. Parce qu’elle est une autofiction avant l’heure. Parce qu’on s’amuse à y chercher, à essayer de reconnaître des traits de ce qu’on croit être Lagarce lui-même : on pense le reconnaître dans le personnage de Louis. Parce qu’en plus de l’intrigue de Juste la fin du monde, les morts ont aussi droit à la parole. Et parce que Lagarce y joue beaucoup des codes du théâtre et de l’écriture : il écrit un texte qui dit qu’il est un texte, un texte de théâtre. Parce qu’on croit y lire, y voir, y entendre un auteur (en tout cas l’auteur de sa vie) qui revient, refait, veut réinterpréter ses souvenirs, les récrire. Juste avant de mourir, avoir la possibilité de mettre un point final à ce qui sera sa biographie.
Justement, que vas-tu faire de l’écho que la pièce fait à la vie, ou plutôt à la mort de l’auteur, qui rappelons-le est mort assez jeune (et qui savait qu’il allait mourir, étant gravement malade du sida) ? Vas-tu faire référence à Lagarce ou au contraire essayer de t’émanciper de cela pour amener le texte ailleurs ?
Je m’intéresse beaucoup à Lagarce, à ses autres textes, ses mises en scène, mais surtout à son travail sur sa propre biographie. Il a écrit son journal intime presque jusqu’au dernier jour. Mais il l’a aussi récrit pour publication et récrit encore deux fois pour en faire deux versions vidéo : une longue et une courte. J’aime chercher les traces du vrai, observer les déplacements, les condensations, les transformations, les ellipses. Regarder ce qu’il ose dire de lui vraiment, comment il fait art et poésie de sa propre vie. Et où il ment. Et j’aimerais aussi beaucoup travailler sur une époque : celle qu’on appelle les années sida, qui a produit des luttes grandioses et des héros martyrs et tout un panthéon littéraire et artistique qui m’a accompagné pendant longtemps. En fait, certaines et certains se sont si bien battus qu’on en arrive aujourd’hui à oublier leurs combats. Grâce à elleux, le VIH n’est plus une menace pour nous, qui habitons en Occident, et les rapports entre les personnels soignants, les malades et les industries pharmaceutiques ont complètement changé. L’image des homos a passé par de nombreuses étapes à travers toute cette époque : premières affirmations politiques des années septante, diabolisation face au // cancer gay //, luttes violentes contre l’oubli, pour une thérapie, pour une reconnaissance des liens qui existent dans nos familles choisies… En dépit des acquis (durement obtenus) et de la normalisation des relations homosexuelles, je revendique un retour à la puissance de ces luttes qui ont été un peu oubliées. On sent en effet comme un backlash. Et j’aimerais retrouver un peu de cette ferveur, de cette intersectionnalité des années 1980, gagner en queerness. Lagarce fait partie des dernières victimes inévitables. Peu de temps après, les premières vraies thérapies apparaissent, les discours commencent à se déplacer, comme dans les autofictions de Guillaume Dustan : faut-il encore se protéger ? La fête revient. Et puis nous avons gagné le mariage bourgeois… C’est tout ça (et c’est beaucoup) que j’aimerais faire résonner avec ma mise en scène de ce texte.
Le texte de Lagarce est assez long. Vas-tu faire des coupes ? Pourquoi ?
Le texte est protéiforme – je dirais même comme en bulles. Lagarce ouvre une porte ici et puis une autre là-bas. Il a (peut-être) l’ambition d’être exhaustif, de dire tout, une dernière fois. Il sait qu’il va mourir bientôt, vite. Il devrait même être déjà mort depuis longtemps : ses médecins ont peine à croire qu’il répète, tourne, écrit encore, si maigre, avec un taux de T4 sous le plancher et une perfusion d’antibios deux fois par jour… Il édifie un monument à celleux qui ont compté dans sa vie, même celleux qui n’y sont passé·es qu’un instant. Et c’est beaucoup. Beaucoup. Et c’est beau qu’il en soit ainsi. Mais pour que cela soit utile, que cela raconte quelque chose de la beauté de ce dernier voyage, de son courage, de sa timidité, de sa couardise aussi, et pour que cette mise en scène soit aussi un monument à son œuvre, il faut garder les spectatrices attentives à la poésie, à la forme, plutôt que de tenter de les emmener dans tous les méandres d’une vie. Trop d’anecdotes tueraient la vraie fable : celle d’un retour impossible au // pays lointain // et de la possibilité de réécrire sa vie en tant qu’auteur. C’est ça la grande beauté de ce texte : faire langue d’une vie. Et le fait qu’il n’en restera que ce long et beau poème.
Il y a beaucoup de personnages, aussi. J’imagine que les comédiennes joueront plusieurs personnages ?
Le texte, puisqu’il est de Lagarce, qui est auteur et metteur en scène, est clairement un texte de théâtre. Les actrices, mais aussi les personnages y jouent des rôles : il y a un jeu constant sur le fait de jouer un rôle, de dire, de redire, de dire mieux, de s’exprimer plus justement, de // revenir plus tard là-dessus // . On est clairement dans un texte qui se sait être un texte de théâtre. Lagarce avait prévu de le mettre en scène lui-même avec ses actrices (qui sont peut-être elles-mêmes dans le texte, en tant que personnages de la vie de Lagarce). J’aime ce jeu avec les rôles, avec le théâtre, avec le geste de l’écriture. Et j’ai envie de le mettre en avant, de donner la possibilité aux actrices de jouer, d’en jouer, de surjouer, de surinvestir ce texte qui parle de mort, d’amour raté, de non-dits. On pourrait facilement tomber dans la mélancolie, dans le mélo. Je veux que nous allions dans le jeu et la joie, dans la joie de pouvoir rejouer, de réécrire sa vie pour le papier et pour la scène. Avec le plaisir d’avoir de grandes actrices et de leur donner la chance de jouer. J’ai plus envie d’aller vers Almodóvar, John Waters, Bruce LaBruce que vers la façon usuelle de faire du Lagarce (avec sérieux, pesanteur et lenteur). Ce sera bunt, coloré, laut, fort, rapide… et drôle. Et touchant. Je pense à La Mauvaise éducation (2004) d’Almodóvar, qui est aussi le récit d’un auteur / réalisateur qui revisite sa vie…
Dans ton travail de metteur en scène, tu utilises régulièrement le principe de la chorale, où une même réplique est dite par plusieurs personnes en même temps. Cela va-t-il se retrouver dans cette mise en scène-ci ?
Ce genre de choses n’apparaissent que dans le travail, donc je ne sais pas encore. Mais comme souvent, le texte est distribué en gros, c’est-à-dire que pour chaque ligne, chaque réplique, une actrice a été pressentie, mais ensuite les actrices sont toutes invitées à en apprendre plus : elles ont la liberté de savoir aussi les autres passages qu’elles aiment ; elles choisissent. Et il y a quelques passages qui sont attribués à plusieurs actrices et nous verrons en répétant comment elles se passeront le relais. C’est beaucoup sur cette façon de se donner le texte, de se le passer, de se jouer des rôles que nous allons travailler en répétition : mettre en avant le jeu des actrices, tout en permettant de suivre la fable.
Cahier de salle (POCHE /GVE)
Podcasts
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Critiques
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(abonnés)
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